Chant XX du Purgatoire
image de Luis Rojo

Les secousses de la Montagne Tremblante.
L'Opium du Peuple.


Contra miglior voler voler mal pugna; onde contra 'l piacer mio, per piacerli, trassi de l'acqua non sazia la spugna. Mossimi; e 'l duca mio si mosse per li luoghi spediti pur lungo la roccia, come si va per muro stretto a' merli;. ché la gente che fonde a goccia a goccia per li occhi il mal che tutto 'l mondo occupa, da l'altra parte in fuor troppo s'approccia. Maladetta sie tu, antica lupa, che più che tutte l'altre bestie hai preda per la tua fame sanza fine cupa!


RETOUR À LA PORTE DU PURGATOIRE


J'aurais voulu parler plus longuement avec l'ombre de Marco Polo mais, sa volonté fut plus forte que la mienne; aussi, pour lui plaire et contre mon gré, je m'éloignai avec regret de cet esprit glorieux. Je me mis en marche et mon guide aussi, le long de la falaise, par les lieux qui étaient libres, comme on va sur un mur en rasant les créneaux; et mes pensées voyageaient en désordre: "Maudite soies-tu, louve vicieuse qui me harcelle sans cesse et qui veut m'engloutir, comme autant de proies dans le gouffre sans fond de ta faim! Ô ciel! Quand donc viendras-tu la chasser de mon esprit?" Nous allions à pas lents et mesurés, j'étais rempli de pitié et attentif à ces ombres que j'entendais pleurer et se plaindre; et, par hasard, j'entendis appeler ainsi: Prolétaire! n'as-tu donc plus la Foi?" Devant nous, parmi des sanglots, comme fait une femme dans les douleurs de l'enfantement; il semblait me parler et il continua ainsi: "La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans coeur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple. Ne serais-tu l'une de ces canailles, toi, qui crois ainsi aller au ciel, en récompense à ta passive servitude? Les principes sociaux du christianisme déplacent dans le ciel la fin de toutes les infamies. De ce fait, ils justifient la perpétuation sur terre de ces infamies. Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l'abaissement, la servilité, l'humilité, bref tous les caractères de la canaille. Le prolétaire qui refuse d'être traité comme canaille a bien plus besoin de son courage, de son respect de soi, de sa fierté et de son indépendance que de son pain quotidien." Et, surpris, je répondis à l'ombre que je ne pouvais voir: "Qui es-tu, toi, qui se terres derrière ces rochers et qui crois être le seul à savoir gérer ma propre souveraineté?" Et il enchaîna: "La liberté n'est pas de faire tout ce que tu veux faire, mais le droit de faire tout ce qui ne nuit à personne, et seul l'État peut être le médiateur entre toi et ta propre liberté. L'État supprime les distinctions chez l'homme, il traite les éléments de la vie réelle du peuple du seul point de vue de l'État et chaque membre du peuple participe également à la souveraineté populaire. Dans l'État, l'homme est un être imaginaire et il possède une souveraineté fictive, il est dépouillé de sa vie individuelle réelle et il est rempli d'une universalité irréelle. Les buts de l'État deviennent ceux de la Bureaucratie, et ceux de la bureaucratie, ceux de l'État. La bureaucratie est donc un cercle dont tu ne pourras jamais t'évader, ne l'oublie pas, toi qui s'en vas, d'un pas si déterminé, au Paradis." Et je lui répondis: "Je comprends ton propos et si tu ne le sais, mon périple en enfer m'a fait reconnaître là, l'image horrible de la Bureaucratie, mais c'est pour une tout autre raison que je vais au Paradis, et c'est l'amour d'une Dame qui me fait m'y presser." À cela Il ajouta: "Je comprends, car il est bien connu que le rapport le plus direct, le plus naturel et le plus nécessaire de l'être humain à l'être humain, est le rapport de l'homme à la femme. Mais sois instruit de ce que l'amour est une passion, et rien n'est plus dangereux pour la connaissance sereine que la passion. Le culte de l'amour, c'est la souffrance, et le couronnement de ce culte, c'est l'immolation de soi, c'est le suicide, le culte du Moloch." Je renouvelai ma demande à cet être plein de conviction, Baudelaire, percevant que je n'aurais pas le dessus sur cet esprit érudit, continua ainsi: "Qui es-tu, toi qui monoloques ainsi? Ton propos, je puis très bien le comprendre; n'as-tu point vu mourir la grande union des peuples soviétiques d'un virus qui a pris racine dans les écrits de penseurs tels que toi, ce virus, le même, qui ronge lentement le coeur des démocraties sociales?" Comme il restait silencieux, j'ajoutai: "Ô âme qui parles si bien mais d'autant de syllogismes, dis-moi qui tu fus et pourquoi tu es seul à t'encenser de tes propres dogmes. Ta réponse ne restera pas sans récompense, si je retourne achever le court chemin de cette vie qui vole à son terme, je leur dirai que tu n'es au Purgatoire que par félonie, et que les êtres fragiles qui croient encore en ton Évangile, finiront bien pas cesser de prier pour ton salut." Il me répondit d'une voix irritée: "Non que j'attende quelque secours de la terre ni de toi, car, si j'en avais encore le pouvoir, je te renverrais au Goulag de la vie terrestre, mais parce qu'une grâce si éclatante semble briller en toi, je vais te le dire avant que tu ne sois mort d'autre sorte que par ma volonté. Je fus la racine de la plante malfaisante dont l'ombre fait mal encore à tout l'Occident, parce qu'ils ont trafiqué mon nom et dénaturé mes dogmes en sorte qu'on n'en récolte plus que de mauvais fruits. Et je le demande à Celui qui juge tout, que la vengeance m'assaille. Je fus sur cette terre un esprit tout aussi brillant qu'Hegel, je m'appelle Karl Marx d'où est issu la foi marxiste."(1) "C'est donc de toi qu'est né le Manifeste Politique, sur lequel Lénine s'appuya pour renverser, en croyant bien faire, des Ksars insouciants; et ces autres, Staline: Mao-Tsé-Tung, Pol-Pot, Fidel qui maintinrent la foi du Parti par la force, le mensonge, la tyrannie et le brigandage, ces bouchers dont tu fus, inconscient, le maître-à-penser et qui enchaînèrent les peuples en voulant inventer une Liberté pour les prolétaires. Tu as ainsi engendré les monstres de l'Internationale Socialiste; tu as eu une telle puissance par tes propos et si nombreux furent tes disciples qu'il en reste encore des vestiges, malgré que ton règne soit éteint, à quelques ministères du Parti qui gouverne la France. Avant eux, ceux qui gouvernaient cette douce France ne faisaient point le Bien, mais au moins, ils ne faisaient point le Mal. Quelle vilenie as-tu propagé dans l'esprit de ces intellectuels de gauche pour qu'ils assistent, insouciants, à la propagation du cancer stalinien dans leur Assemblée Nationale alors qu'ils s'indiqnent de voir se propager le virus hitlérien au parlement autrichien, comme si la forme du cancer pouvait en faire oublier la substance. Ces gens ne distinguent le Mal que sur leur main droite, alors même que le Pouvoir est le lit du Mal qu'ils portent de leur main gauche. À tour de rôle ils s'ingénient, de part et d'autre, à défaire ce que l'autre a fait. Que ne regardent-ils point en direction de la sage et fière Albion qui a su faire sans défaire, et faire bien en évitant de trop mal faire, cela en étant ni à gauche ni à droite, mais ambidextre! Je vois le temps, et qui ne tardera point, où un autre Charles sortira de France suivant les drapeaux d'une Pucelle, pour mieux bouter hors de l'hexagone l'Opium des intellectuels, ces dogmes qui embrument depuis tant de lustres l'esprit perturbé des enfants gâtés de La Sorbonne." "Veggion in Orleanos entrar lo fiordaliso E nel regina suo Pucela esser catto. Veggiolo un' altra volta esser deriso; Veggio rinnovellar l'aceto e il fele, E tra vivi ladroni essere anciso," "Ô ma très sainte soeur et amante, quand aurai-je la joie de voir la vengeance qui, cachée dans les secrets de tes conseils, adoucira mon saint mépris des dogmes? Ce que je dis de la Pucelle d'Orléans, et qui me fait m'adresser à toi pour t'en donner quelque explication, est le sujet de toutes mes prières tant que dure le jour, mais, quand vient la nuit, je prie d'une toute autre façon. Parfois, je parle haut, et d'autres fois bien bas, selon la disposition de mon âme qui m'éperonne à faire tantôt de plus grands et tantôt de plus petits pas. Aussi, à louer le bien que j'exalte ici pendant le jour, tout à l'heure je n'étais point seul, mais, près de moi, personne n'élevait la voix." Nous avions déjà quitté Karl Marx qui se terrait, gêné d'avoir échappé à l'Enfer et nous nous pressions de reprendre notre route autant que nos forces le permettaient, quand je sentis trembler la montagne, comme une chose qui s'écroule; j'en éprouvai un frisson pareil à celui d'un homme que l'on mène au supplice. Certes l'Enfer ne tressaillait pas si fort, avant que Méphistos n'y fît son nid, pour enfanter les chutes du Diable. Puis une clameur s'éleva sur tout le parc de la Montagne Tremblante, tel que mon maître s'approcha de moi en me disant: "N'aie crainte, tant que je suis ton guide." "Gloria in excelsis Deo" Disaient ceux qui criaient ainsi tout près. Nous restâmes immobiles et dans l'incertitude, jusqu'à ce que cessèrent les secousses du Mont Tremblant et que l'hymne fût enfin finie. Puis nous reprîmes notre route sainte, regardant les ombres qui gisaient sur les berges du lac Caché, déjà revenues à leurs pleurs habituels. Si ma mémoire ne se trompe sur ce point, jamais je n'ai eu autant le désir de savoir ce que je ne pouvais comprendre par moi-même, de ces événements dont j'étais ignorant, mais, dans notre hâte, je n'osais interroger Baudelaire; ainsi je m'en allai, pensif, et mes désirs inassouvis.

Marco Polo ou le voyage imaginaire (La tragédie humaine, janvier 2000) © 1999 Jean-Pierre Lapointe
(1) Dialogue accompagné d'une interprétation des idées de Karl Marx
Theme musical: collection Nguyen (midtrn), emprunté aux Archives du Web.
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CHANT XXI DU PURGATOIRE