Viens, rejoins-moi au banquet de l'Amour.

Le dessert: un conte homosexuel inspiré du Phèdre de Platon.

herbert list

"L'Amour a pour objet l'immortalité.


(Ces pages sont destinées aux seules personnes qui s'engagent à en protéger l'accès aux mineurs et autres personnes non-averties en accord avec les lois de leurs pays.
Appuyez pour retourner à la page d'accueil.)


(appuyez ici pour retourner au début du conte ou attendez le chargement des images et des sons et l'activation des pop-up.)



Pendant le long moment de silence gêné qui suivit l'échange entre Alcibiade et Socrate, apparut soudainement dans la pièce, une grande dame presque transparente qui était vêtue de voiles translucides qui laissaient voir toute la somptuosité de ses charmes et cela me fit frémir et je pensai que j'allais enfin découvrir l'Amour. Mais autour de moi, des petits rires indisciplinés et des chuchottements me firent comprendre que cette apparition n'aiguiserait aucune convoitise de la part des assistants à cette assemblée. Cette femme ne provenait pas de la maison mais semble-t'il d'une quelconque Olympe. Avant de bien saisir l'effet de cette apparition sur les convives, la dame s'était avancée vers Socrate et d'une voix douce elle lui parla ainsi:

"Mon nom est Diotime de Mantinée et je veux t'instruire, toi Socrate, des choses de l'Amour pour que tu t'exprimes encore mieux sur le sujet."

Je la regardais, les yeux héberlués et j'aurais voulu qu'elle s'adresse à moi qui avait bien besoin de conseils sur l'Amour plus que Socrate qui était, comme une vieille pute, absorbé à caresser les chairs musclées de son compagnon de lit et à exciter son membre viril. Mais elle se penchait vers Socrate, et moi, comme tous les autres, lui paraissions être invisibles.

"Parle Diotime car je te crois savante en ce domaine bien que tu sois femme, nous sommes là réunis pour t'entendre et dis-nous que l'Amour est un grand dieu et qu'il est l'Amour du beau."

"Je vais te montrer, mon cher Socrate, comment tu es dans l'erreur et que l'Amour n'est ni beau, ni bon."

"Que dis-tu Diotime? Dirais-tu que l'Amour est laid, et mauvais?"

Et toute l'assemblée murmurait et semblait s'étonner comme s'étonnait Socrate.

"Ne blasphème point ainsi, Socrate, crois-tu que ce qui n'est pas beau doive nécessairement être laid? L'opinion droite est bien, je suppose, semblable à ce que je dis: un milieu entre la pensée juste et l'ignorance. Ne force donc pas ce qui n'est pas beau à être laid, et ce qui n'est pas bon à être mauvais. Il en est de même pour l'Amour, il est un milieu entre les deux. Comment Amour pourrait-il être un dieu lui qui n'a part ni aux belles ni aux bonnes choses? "

"Qu'est donc l'Amour? demanda Socrate; un mortel sinon quoi?"

"C'est un intermédiaire entre le mortel et l'immortel."

"Que veut-tu dire?"

"C'est un grand démon, Socrate. En effet, tout ce qui a le caractère du démon est un intermédiaire entre le mortel et l'immortel."

"Et quel en est le pouvoir?"

"Il traduit et transmet aux dieux ce qui vient des hommes, et aux hommes ce qui vient des dieux: d'un coté les prières et les sacrifices, de l'autre les ordres et la rétribution des sacrifices, et à mi-chemin entre les uns et les autres, il contribue à remplir l'intervalle."

"Le dieu ne se mêle pas aux hommes, mais, grâce à ce démon, de toutes les manières les dieux entrent en rapport avec les hommes, leur parlent, soit dans la veille ou dans le sommeil. L'homme savant en ces choses est démonique tandis que l'homme savant dans d'autres domaines n'est qu'un simple ouvrier. Ces démons sont nombreux et variés et l'un d'eux est l'Amour. Alors, peut-on dire tout simplement que les hommes aiment ce qui est bon? Mais ne faut-il pas ajouter qu'ils aiment aussi posséder ce qui est bon?"

"En effet répond Socrate."

"Et dès lors non pas seulement le posséder, mais le posséder toujours. En somme que l'Amour est le désir de posséder toujours ce qui est bon?"

"À quoi, dis-moi, l'Amour sert-il aux hommes?"

"L'Amour est le désir de posséder pour toujours ce qui est bon."

"C'est parfaitement vrai répond Socrate."

"Puisqu'il est clair à présent, reprit-elle, que l'Amour consiste toujours en cela, dis-moi sous quelle forme, et dans quel genre d'activité, l'ardeur, la tension extrême qui accompagne la poursuite de ce but, recevra le nom d'Amour. De quelle sorte d'action s'agit-il si tu saurais me le dire?"

"Certainement pas, répond Socrate."

"Alors, reprit-elle, je vais te le dire: il s'agit d'un enfantement dans la beauté, non seulement du corps, mais également de l'âme.

"Je ne suis pas un dieu pour saisir ce que tu veux dire répond Socrate."

Je m'explique plus clairement. Tous les hommes, mon cher Socrate, sont féconds selon le corps et selon l'âme. Et quand nous avons atteint un certain âge, notre nature éprouve le désir d'engendrer, mais elle ne peut engendrer dans la laideur, elle ne le peut que dans la beauté. En effet, l'union de l'homme et de la femme est un enfantement, il y a dans cet acte quelque chose de divin. Et chez le vivant mortel c'est cela même qui est immortel: la fécondité et la création. Mais celles-ci ne peuvent avoir lieu dans la discordance; or il y a discordance entre la laideur et tout le divin, tandis que le beau s'accorde avec lui. Quand l'être fécond s'approche du beau, il sent une joie, et sous le charme il se dilate, et il enfante, et il procrée. Mais quand il s'approche du laid, il devient sombre et chagrin, il se contracte, il se détourne, il se replie sur soi, il ne procrée pas et, continuant de porter son fruit, il souffre. D'où, chez l'être fécond et déjà gonflé de sève, le transport violent qui le pousse vers la beauté, car celui qui possède cette beauté est délivré de la grande souffrance de l'enfantement. En effet l'Amour, n'est pas Amour du beau, mon cher Socrate, comme tu l'imagines."



"Mais qu'est-il donc, demande alors Socrate?"

"C'est l'Amour de la procréation et de l'enfantement dans le beau. Mais pourquoi de la procréation? Parce que, pour un être immortel, éternité et immortalité sont dans la procréation. Or le désir d'immortalité accompagne nécessairement celui du bien, s'il est vrai que l'Amour a pour objet de posséder à jamais le bien. Il s'ensuit nécessairement de ce qui nous avons dit, que l'Amour a pour objet l'immortalité."

"Quelle est, à ton avis, Socrate, la cause de cet Amour et de ce désir? Ne vois-tu pas dans quel étrange état sont tous les animaux, quand l'envie les prend de procréer? Ils sont tous malades, l'Amour les travaille, quand ils vont s'unir ou qu'ils nourrissent leurs petits; ils sont prêts à mourir pour sauver leurs petits, ils souffrent la torture ou ils meurent de faim pour les nourrir et ils se dévorent de toute autre façon. On pourrait croire que chez les hommes, cette conduite est l'effet du calcul. Mais chez les animaux, d'où vient que l'Amour les mets dans cet état? Peux-tu me le dire?"

"Je ne le sais point, répond alors Socrate."

"Tu crois ainsi être très fort sur les choses de l'Amour sans avoir idée de cela?"

"C'est pourquoi Diodime, j'ai besoin de maîtres sinon de maîtresses et que tu est bien là pour m'instruire de ces choses-là. Alors dis-moi la cause de tout cela, et de tout ce qui d'ailleurs touche à l'Amour."

"Si tu es convaincu que l'objet naturel de l'Amour est celui sur lequel nous sommes tombés d'accord ne t'étonne point de ce que la nature mortelle suit encore le même principe, quand elle cherche, dans la mesure de ses moyens, à perpétuer son existence et à être immortelle. Or elle ne le peut qu'en engendrant, c'est-à-dire en laissant toujours un être nouveau qui prend la place de l'ancien."

"C'est ainsi que tout être mortel se conserve, non qu'il soit jamais exactement le même, comme l'être divin, mais du fait que ce qui se retire et vieillit laisse la place à un être neuf, qui ressemble à ce qu'il était lui-même."

"Voilà par quel moyen, Socrate, le mortel participe à l'immortalité, dans son corps et dans tout le reste; pour l'immmortel, il en est différemment. Ne t'étonne donc point que tout être fasse naturellement cas du rejeton qui vient de lui, car ce zèle et cet Amour, inséparables de tout être, sont au sevice de l'immortalité."

"Eh, quoi? en est-il vraiment ainsi? s'exclama Socrate plein d'étonnement."

"Tu dois en être certain, Socrate. Car, chez les hommes, si tu veux bien observer l'ambition, tu t'étonneras sans doute de son absurdité, à moins de garder dans l'esprit mes paroles, et de penser à l'étrange état où les met le désir d'être célèbres, se donnant à jamais une gloire immortelle. Ils sont prêts, pour cela, à braver tous les dangers, plus encore que pour défendre leurs enfants. Ils sont prêts à dépenser leur fortune, à endurer toutes les peines, à donner leur vie. C'est plutot à mon avis, pour immortaliser leur valeur, pour acquérir un renom glorieux de cette sorte, que tous les hommes font tout ce qu'ils font, et cela d'autant plus que leurs qualités sont plus hautes - car c'est l'immortalité qu'ils aiment."

"Alors, ceux qui ont la fécondité du corps se tournent de préférence vers les femmes: leur façon d'aimer, c'est de chercher en faisant des enfants à s'assurer personnellement l'immortalité, le souvenir d'eux-mêmes et le bonheur pour les temps à venir. Il y a ceux, qui ont la fécondité de l'âme, car chez certains, la fécondité est dans l'âme encore plus que dans le corps, pour les choses dont l'âme doit être féconde et qu'elle doit enfanter. C'est cela qu'engendrent tous les poètes et les inventeurs."

Et Diotime se releva et s'en fut comme elle était venue, ses voiles translucides laissant voir sont corps presque transparent, j'étais triste et j'aurais voulu l'entendre encore et la prendre dans mes bras et expérimenter avec elle tout ce qu'on m'avait enseigné de l'Amour.




"Voilà, Socrate, et vous tous qui avez entendu ce qu'a dit Diotime. Elle m'a convaincu. Et comme elle m'a convaincu, je souhaite qu'elle vous a également convaincu que pour donner à la nature humaine la possession de ce bien, on trouverait difficilement un meilleur auxiliaire que l'Amour. Aussi, je le déclare, tout homme doit honorer l'Amour; j'honore moi-même ce qui relève de lui, je m'y adonne plus qu'à tout, et j'exhorte les autres à le faire. Maintenant et à jamais je loue la force de l'Amour, et sa vaillance, autant qu'il est en mon pouvoir. Voilà, Socrate, le discours de Diotime est aussi mon discours. Considère-le, si tu veux, comme un éloge de l'Amour, sinon donne-lui le nom qui te plaira."

Quand je quittai la cour d'Agathon, une esclave, si belle et si dénudée que j'ai su que j'avais enfin trouvé l'Amour, me guida jusqu'à la porte de l'atrium, elle me dit: "Viens, rejoins-moi au banquet de l'Amour"


david de Michel-Ange

Marco Polo ou le voyage imaginaire (Contes homosexuel, avril 2002) © 2002 Jean-Pierre Lapointe
(hommage à Platon et aux classiques, musique Inno de Umberto Coletta Midi World Archives)


LE BANQUET EST TERMINÉ IL FAIT PLACE À CELUI DE L'AMOUR